Ça monte et ça descend

(english version)


Comme tous les ans à la fin de l’été, le monde du trail running se rassemble à Chamonix, mélange de championnat du monde et de Festival de Cannes. Cette année j’ai été tiré au sort pour participer à la course de 100 km. Avec 6 700 m de dénivelé positif, la finir n’est même pas le sujet de mes rêves les plus fous. Mais je vais essayer de la commencer, et de finir la première côte depuis le départ à Courmayeur, en Italie. 1 400 m de montée sur une distance de 9 km. Tout le reste sera du bonus. Avant et après la “course”, la semaine sera dédiée à la chasse aux autographes, de coureurs, d’influenceurs. Des inconnus pour 99,99 % de la population mais qui pour moi sont des icônes depuis des années. Je pars de Brest. Nous en aurons pour 13 h de route au minimum, je décolle donc de bonne heure. Le fond de l’air est frais pour un 27 août, mais le soleil est radieux. Mes entrailles sont traversées de sensations multiples et diverses, excitation, anxiété, hâte, peur, légère désespérance du temps qui passe et de l’âge qui m’empêchera bientôt même d’envisager participer à ces événements. Pour passer le temps et, soyons honnêtes, soulager le fardeau pécuniaire d’un si long trajet, j’effectuerai du covoiturage. Je suis maintenant familier de la procédure, étant amené à voyager énormément par la route dans le cadre de ma profession.

La Curieuse

Comme moi, J habite Ploudalmézeau, aussi appelée Gwitalmeze en breton, une petite commune située non loin de la mer, principalement connue pour ses magnifiques plages, et pour le naufrage du pétrolier Amoco Cadiz, qui a détruit leurs écosystèmes pendant presque une décennie. J voyage beaucoup, travaillant une partie du temps pour une entreprise située à Bourges, un changement marquant d’environnement pour cette Bretonne passionnée. Du coup, je la véhicule fréquemment, au moins pour la partie initiale de ses trajets. J’aime beaucoup J. Non seulement elle est jolie, mais elle est d’une curiosité insatiable. Lors des premiers covoiturages, j’avais été interloqué – pour ne pas dire choqué – qu’elle passe son temps sur son téléphone portable alors que nous échangions sur divers sujets, tels que nos professions, ou des programmes passant alors à la radio. J’ai vite découvert que ce n’était pas dû à son désintérêt ou à une capacité d’attention limitée, mais parce qu’elle se renseignait dès qu’elle ne connaissait pas quelque chose ou quelqu’un ou qu’elle ne comprenait pas suffisamment une idée. Cette curiosité et cet appétit de vie ne se limitait d’ailleurs pas aux voyages routiers, et elle passait ses week-ends en visites, et en festivals, heureusement nombreux en Bretagne. Les premiers 165 km (je ne pouvais m’empêcher de penser “la distance de l’UTMB”, c’est-à-dire la course principale qui allait partir de Chamonix dans 2 jours), ce premier couple d’heures, passa donc très rapidement. Si j’avais été doué de prescience, je les aurais encore plus savourés.

Le Pénible

On embarque K sur l’aire de covoiturage de St-René peu après St-Brieux, Yffiniac pour être précis, un nom aquitain égaré en Armorique. On comprend très vite que nous ne sommes pas sur la même longueur d’ondes. K parle beaucoup, il soliloque. Il nous fait part de ses avis politiques éclairés, entrecoupés d’une multitude de théories du complot. Dans une tentative désespérée pour couper le flot, je mets la radio ; France Info. K commente chacune des nouvelles. Et quels commentaires ; il faudrait plusieurs arbres magiques pour dissiper ses paroles nauséabondes. Je sens que J est sur le point de craquer. Je propose de passer sur une chaîne musicale. Après une exploration exhaustive, rendue difficile par nos différences de gouts et la qualité de la transmission radio en France (survivance du siècle dernier ? Je n’ai connu une telle abondance de crachotements dans aucun autre pays européen), nous nous accordons sur Nostalgie. Après tout, c’est une notion qui ne manque pas d’attrait pour les gens de son bord. Cela semble détendre le pénible qui sort sa vapoteuse. Ça ne dérange personne demande-t-il, sans point d’interrogation puisqu’il n’attendait pas de réponse et un tantinet trop tard, tandis qu’une odeur artificielle de banane mâtinée d’artichauts envahit l’habitacle (qui concocte ces parfums ? Faut-il un diplôme particulier ?). J et moi commençons à discuter de la musique des années 80s, évidemment la meilleure, preuve en est sa connaissance étendue du sujet alors qu’elle n’était même pas née. Nous nous permettons de chanter à tue-tête des tubes français de Téléphone et de Niagara, ainsi que du Queen et du Abba, sans nous soucier des fausses notes et des accents atroces. K fait un peu la tête ; clairement pas un fan de karaoké. Cela nous fait des vacances.

Le Politique

Après cet intermède musical et décrispant, nous nous arrêtons à Rennes, aire de covoiturage de Beauregard. Elle jouxte le centre commercial Grand Quartier, et nous en profitons pour nous étirer, prendre un café et obéir à quelques injonctions physiologiques. Nous devons prendre T, le passager suivant. Je suis surpris de découvrir un jeune homme blond et mince en costume bleu azur. Pensant à mon fils anglais toujours en costume, je l’interroge. T fait des études de maroquinerie au Mans et travaille en alternance pour une firme bien connue d’accessoires de luxe. Mais ce n’est pas pour cela qu’il est en costume. Ce jeune homme de 21 ans est en fait membre du conseil régional des jeunes de Bretagne (ses parents habitent à Rennes). Il y a des élections prochaines, et assez rapidement, la conversation tourne à la politique, normalement un tabou dans le covoiturage. J’avais déjà J, très à gauche, K, très à droite ; je me retrouve maintenant avec un jeune libéral. Naturellement, la discussion s’engage sur ce terrain entre K et T. Ce dernier est initialement très calme et articulé, avançant arguments et contre-arguments. Il croit que le jeu politique est fondé sur le débat d’idée et que les solutions pour le bien du plus grand nombre émergent de la discussion. Une naïveté due à son jeune âge peut-être. La discussion commence à s’échauffer au moment où nous rejoignons un gros accident sur la A81 près de Laval. Une heure quasiment à l’arrêt ; une torture. J’essaie de calmer le jeu. J’interroge T sur son activité de maroquinerie, ce qui convient à J, qui est graphiste dans le textile. Puis, erreur fatale, j’interroge le Pénible sur son activité. Il part au quart de tour sur sa passion, les vans d’une marque célèbre. Il parcourt la France et l’Europe pour en dégoter ; il les répare, puis les revend avec une grosse plus-value. Je ne savais pas qu’il en existait autant de sous-types. Nous avons droit à une liste exhaustive de toutes ses bonnes affaires. Le récit de ses succès dure jusqu’au Mans.

L’énergique

Le Politique descend au Mans, près de l’université. Par chance, la passagère suivante se trouve à la même aire de covoiturage. Je ne peux retenir un sourire alors que la figure de K se crispe. L nous dit bonjour avec un grand sourire, ses dents éclatantes ressortant sur sa peau d’une ébène magnifique. Elle est grande, élancée, les cheveux soigneusement tressés. Elle me fait penser à Nina Keïta au temps de son mannequinat, avant qu’elle ne devienne haute fonctionnaire du gouvernement de Côte-d’Ivoire ; absolument magnifique. Elle transporte un grand sac de plastique en sus d’un sac à main. En le mettant dans le coffre, j’aperçois des… mèches de cheveux ? Cela me fournit une accroche pour lancer la conversation. Il se trouve que L a lancé une boutique en ligne qui vend des extensions capillaires. Elle est fière d’avoir un des plus grands choix sur le secteur des vendeurs indépendants. Elle promeut ses produits via des vidéos distribuées sur Insta et TikTok. Elle fait les vidéos le soir, après son activité diurne, de la vente dans un magasin de prêt-à-porter. Elle fait remarquer en passant que l’été elle complète cela par une activité ponctuelle sur les marchés et les braderies, où elle revend des produits achetés en palettes. Quand J et moi mentionnons à quel point son énergie nous sidère, elle nous avoue avoir besoin de l’argent, car elle élève seule son fils de neuf ans.

Je vois bien que K remue sur son siège depuis quelque temps et meurt d’impatience de mettre son grain de sel.

— Mais dis-moi, d’où viens-tu ?
— Je viens du Mans.
— Oui, je sais bien, mais avant ça ?
— Nulle part, j’habite au Mans. J’y suis née en fait.
— D’accord, mais tes parents ?
— Mon père est d’Orléans, ma mère d’un village à côté, St-Cyr-en-Val ; ils se sont rencontrés au Lycée.

Le Pénible est au bord de l’apoplexie. Il éructe : «Mais avant ! De quel pays vous venez ? » Il va nous péter une durite le gars. K comprend soudain. « Aaah tu veux dire de quel endroit du monde est originaire ma famille, à cause de la couleur de ma peau ? Du côté maternel, c’est du Congo Brazzaville et du côté paternel c’est la Côte d’Ivoire. »

Nous passons Tours durant cette conversation édifiante. J et L commencent à parler boulot et mode.

L’abandon

Une petite heure passe. K ouvre la bouche dès qu’un silence s’installe. Mais je commence à avoir vraiment faim et sa logorrhée n’est pas suffisante pour me couper l’appétit. Je décide donc de faire une pause déjeuner et m’arrête sur l’aire de Romorantin de la A85. Nous nous achetons des sandwichs, des cafés et des bouteilles d’eau pour la suite. J en profite pour fumer une cigarette, puisque contrairement à K, elle ne nous l’impose pas dans l’habitacle. Au bout d’un petit quart d’heure nous sommes prêts à repartir. Mais au moment où il va rentrer dans la voiture le Pénible nous annonce « Ah merde, attendez, je dois aller faire pleurer le colosse. » Et il repart vers la station. J agrippe mon épaule pour m’empêcher de bouger tandis que le pénible s’éloigne de nous pour la première fois en 6 h. Puis elle me lance « Démarre  ! ». Je ne sais ce qui me prend, mais je suis ses instructions et mets les gaz. Une fois de retour sur l’autoroute nous partons d’un grand rire. Je vais probablement le regretter, me faire bannir de la plateforme. Mais cela vaut le coup. Nous n’en pouvions vraiment plus. Comme je ne suis pas totalement sans cœur, je prie en mon for intérieur que le pénible trouve de quoi faire le trajet restant entre Romorantin et Macon. Je prie aussi pour qu’il devienne soudain aphone, ou bien il court le risque de visiter de nombreuses aires d’autoroute.

La Malheureuse

Nous sommes hyper-excités, et conscients d’avoir mal agit. Nous parlons de K de manière volubile, en le critiquant à tout-va, histoire de nous justifier et d’endiguer le sentiment de culpabilité qui nous envahit de plus en plus. Même L nous aide, la pauvre, elle qui n’y est absolument pour rien, à part avoir été le révélateur. Nous laissons J à Bourges peu après. Le trajet vers Montluçon sur la A71 se déroule dans le silence, mi-soulagement, mi-gêne. Nous prenons R sur l’aire de covoiturage de Bedun, juste après le péage de MontLuçon. Elle porte un foulard islamique vert de gris qui s’accorde avec ses yeux. Heureusement que K n’est plus là. Elle porte aussi deux grosses valises et un air de désespérance. Sa bouche nous sourit en disant bonjour, mais pas les lacs turquoise qui la surplombent. Elle est iranienne, réfugiée. Elle vivait chez sa sœur mais a désormais trouvé un travail à Macon. Elle a un diplôme d’ingénieur en génie chimique, et va travailler pour une entreprise fabriquant des plastiques et du caoutchouc. Elle a obtenu le poste en acceptant un salaire que nul local n’aurait daigné envisager. La conversation est calme, mais quelque peu décousue. On sent que ce voyage n’est pas une joie pour R. Un silence s’installe, et puis de petits reniflements et soupirs me font regarder dans le rétroviseur. R s’est mise à pleurer. Tout doucement, en essayant de ne pas déranger. Mais L, qui était restée derrière après que J soit descendue, déboucle sa ceinture, glisse sur le siège du milieu, et sans un mot, lentement, mais fermement, prend R dans ses bras. De lourds sanglots remplacent les pleurs discrets, et R nous raconte tout. Comment elle a fui le régime des mollahs pour rejoindre sa sœur ; comment elle a organisé le voyage de sa fille de 12 ans ; et comment son mari, ayant découvert le pot aux roses, a obtenu le divorce et la garde exclusive de sa fille. Elle a bien contacté une association de réfugiés et l’administration française. Mais elle n’est pas française, maintenant divorcée, et sa fille a de la famille en Iran. Ce n’est pas une situation de regroupement familial. Si elle veut voir sa fille, il faut qu’elle retourne en Iran. Ce qui la mènerait bien entendu en prison. Et maintenant, elle doit aller vivre dans une ville qu’elle ne connait pas, seule, loin de sa sœur, qui vit à Bordeaux. Les pleurs se sont calmés. Elle se redresse et s’excuse profusément de cet accès d’émotion. L reste sur le siège du milieu. Après un petit moment, nous l’interrogeons sur ses études, son nouveau boulot, afin de finir le trajet sur les aspects positifs de sa vie. Nous devions la laisser au péage de Mâcon sud, mais décidons de la conduire jusqu’à son hébergement, une chambre chez l’habitant dans un vieux quartier.

La solitude

L’après-midi se termine, je commence à être épuisé émotionnellement et physiquement. Je propose à L de s’arrêter diner sur une aire de repos près de Bourg-en-Bresse. Elle ne mangera pas, mais accepte gracieusement le délai que cela implique. Je prends mon temps. Nous repartons, et après une discussion relativement décousue sur nos partenaires de covoiturage, le silence s’installe. Je lui propose de mettre la radio, et nous optons pour de la musique classique. Pas de la symphonie, il nous faut du calme. La circulation sur l’A40 est assez fluide, et le rythme est constant. Le paysage est somptueux. Nous traversons les contreforts du Jura. Petit passage hypnotique dans le tunnel de Chamoise ; 3,3 km de spots judicieusement espacés pour produire un effet quasi stroboscopique. Je laisse L et ses sacs de mèches à la gare de Saint-Julien en Genevois, d’où elle pourra prendre un train pour Genève. Je regarde partir son corps magnifique, et je me retrouve seul pour la première fois depuis 13 heures. J’ai l’esprit plein de ces personnes, nouvellement rencontrées aujourd’hui et que j’ai l’impression de si bien connaitre. Que vont-ils devenir ? K est-il toujours à Romorantin ? J va-t-elle trouver un emploi qui lui permettra de rester plus souvent dans sa Bretagne adorée ? La passion de T pour la politique va-t-elle survivre au contact de la réalité, de ses petits arrangements et des compromissions ? R pourra-t-elle retrouver sa fille ? L va-t-elle pouvoir continuer longtemps avec trois emplois en parallèle ? Me souviendrai-je d’eux dans une semaine ? Les Alpes arrivent, majestueuses et mon esprit se tourne vers les jours à venir. Les ultra-trails sont très semblables à du covoiturage. Là aussi je vais rencontrer des gens très différents, avec qui je vais partager quelques heures – d’émerveillement et de souffrance – et que je ne reverrai jamais.

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