Second class human being

(Version originale en français)

He had always been convinced that human beings should be equal. Not identical. But equal. Equal in rights, equal in obligations. After all, he was born in the country which decreed in its declaration of human and citizen rights, several centuries ago, that “men are born and remain free and equal in rights”; assertion that United Nations’ Universal Declaration of Human Rights had extended, geographically and semantically, proclaiming that “all human beings are born free and equal in dignity and rights”.If the latter text had abandoned, in the fundamental article, the mention of perenniality for innate equality, its authors had added in Article 2 a pinch of universality, following the enumeration of characteristics that could not lead to unequal treatment by “or any other situation”.

In addition, he had spent most of his adult life in a kingdom that placed multiculturalism and the celebration of diversity at the centre of his social and cultural policy. A kingdom where one must declare, during any job application, gender, age, ethnic origin, religion, and sexual preference, in order to be able to back claims of non-discrimination on a solid statistical basis. Suffice to say, he had never pondered the question of equal access to all aspects of modern life in a Western society. Like air or drinking water, that was self-evident.

And then he made that mistake. A despicable, illegal behavior that led him to the courts. He had come out convicted, severely. Social sanctions being unsurprisingly added to the judicial sentence, he had now to re-invent himself. The prospect was agonizing, although slightly exciting. He was no-one, and could thus become anyone. He had always been competitive. And he used to give his all in what he was passionate about, which in the past had included his professional activity. So, since equal opportunities and treatment were obvious, he should be able to cope.

The first clue that things would not be so simple came from his social network. Hitherto ultra-connected and in constant communication, visually or via various analog and digital artifices, he now entered the silent world. After a dozen messages of support, his interactions were mostly limited to his family and anonymous members of various administrations that he had to meet on a periodic basis.

He started quickly to look for a job. He knew, of course, that the doors of certain fields would now be closed. Moreover, as long as the period of rehabilitation was not completed, he had to mention the sentence if asked. But he never had the opportunity. His applications remained unanswered, or the interactions ended after an initial contact. That is, as soon as his identity was known and led to an online search. His case having been widely exposed in the press, this did not come as a surprise. The extent of the phenomenon was more puzzling. Tired by the impossibility of being recruited into an organization or a traditional company, he tried “freelancing”. In order to start his business, he attempted to register on global platforms, counting millions of subscribers and managed abroad. However, he was rejected there as well, without any particular reason being invoked. Nor did things stop there. When he wanted to renew his home insurance, he was told that it was not possible. After some online research, he found out that most insurances were declared null and void after a conviction. When he decided to take a subscription to the local gym, he was asked to cancel it on the next day.

He then discovered a little known fact outside the judicial domains. Anti-discrimination laws do not apply to people who are not “rehabilitated”. He could now be barred from any activity or place arbitrarily without the need of any justification. He was entering a hidden apartheid, involving hundreds of thousands of people in his own country of residence. He was now a second-class human, with fewer rights than the others. From an “alpha plus plus” of the Brave New World, he had gone to a “gamma”.

The question that now arose, in this era of absolute memory, was this: Since we could be relegated to second class, would it be possible, with time, to regain a position in first? To become again, one day, a man, “free and equal in rights” with his neighbor?

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Humain de seconde classe

(English translation)

Il avait toujours été convaincu que les être humains devait être égaux. Non pas identiques. Mais égaux. Égaux en droits, égaux en devoirs. Après tout, il était né dans le pays ayant décrété dans sa déclaration des droits de l’homme et du citoyen, il y avait déjà plusieurs siècles, que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » ; affirmation que la déclaration universelle des droits de l’homme de l’organisation des Nations Unies avait étendue, sur un plan géographique comme sémantique, proclamant que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ». Si ce dernier texte avait abandonné dans l’article fondamental la mention de pérennité pour l’égalité inné, ses auteurs avaient ajouté dans l’article 2 une pincée d’universalité, faisant suivre l’énumération des caractéristiques ne pouvant entraîner une inégalité de traitement par son « ou de toute autre situation ».

De plus, il avait passé la plus grande partie de sa vie d’adulte dans un royaume qui place le multi-culturalisme et la célébration de la diversité au centre de sa politique sociale et culturelle. Un royaume où l’on déclare genre, âge, origine ethnique, religion et préférence sexuelle lors de toute candidature, afin de pouvoir asseoir les affirmations de non-discrimination sur un socle statistique solide. Autant dire qu’il ne s’était jamais posé la question d’égalité d’accès à tous les aspects de la vie moderne d’une société occidentale. Comme l’air ou l’eau potable, cela allait de soi.

Et puis il avait commis cette erreur. Un comportement méprisable, illégal, qui l’avait mené devant les tribunaux. Il en était ressorti condamné, sévèrement. Les peines sociales s’étant sans surprise ajoutées à la peine judiciaire, il devait maintenant se ré-inventer. La perspective était angoissante, bien que légèrement excitante. Il n’était plus personne, et donc pouvait devenir n’importe qui. Il avait toujours eu l’esprit de compétition. Et il avait l’habitude de se donner à fond dans ce qui le passionnait, ce qui par le passé avait inclut son activité professionnelle. Donc, puisque l’égalité des chances et des traitements étaient des évidences, il devrait pouvoir s’en sortir.

Le premier indice que les choses ne seraient pas si simples vint de son réseau social. Jusqu’ici ultra-connecté et en communication constante, de visu ou via divers artifices analogiques et digitaux, il entra dans le monde du silence. Après une douzaine de messages de soutien, ses interactions se limitèrent à sa famille et aux membres anonymes de diverses administrations qu’il se devait de rencontrer périodiquement.

Il commença assez rapidement à chercher un emploi. Il savait bien sûr que les portes de certains domaines lui seraient fermée. De plus, tant que la période de réhabilitation ne serait achevée, il était obligé de mentionner la sentence si cela lui était demandé. Mais il n’en eu jamais l’occasion. Ses candidatures restaient sans réponses, ou bien les interactions se terminaient après un premier contact. C’est-à-dire dès que son identité était connue et menait à une recherche en ligne. Son cas ayant été largement exposé par la presse, il s’y attendait un peu. L’étendu du phénomène était plus surprenante. Lassé par l’impossibilité de se faire engager dans une organisation ou entreprise classique, il essaya le « «freelancing ». Afin de faire démarrer son activité, il tenta de s’inscrire sur des plateformes mondiales, comptant des millions d’abonnées et gérées à l’étranger. Cependant, il fut là aussi rejeté, sans qu’une raison particulière soit invoquée. Les choses ne s’arrêtèrent pas là. Quand il voulu renouveler son assurance habitation, on lui signifia que ce n’était pas possible. Après quelques recherches en ligne, il découvrit en effet que la plupart des assurances étaient déclarées nulles et non avenues après une condamnation. Lorsqu’il décida de prendre un abonnement au gymnase local, on lui demanda le lendemain de bien vouloir le résilier.

Il découvrit alors un fait peu connu hors des domaines judiciaires. Les lois anti-discriminations ne s’appliquent pas aux personnes non « réhabilitées ». On pouvait désormais lui interdire toute activité de manière arbitraire, sans justification nécessaire. Il découvrait un apartheid caché, concernant des centaines de milliers de personnes dans son pays de résidence. Il était désormais un humain de seconde classe, avec moins de droits que les autres. D’un « alpha plus plus » du Meilleur des mondes, il était passé « gamma ».

La question qui se posait désormais, en cette ère de mémoire absolue, était la suivante : Puisqu’on pouvait être relégué en seconde classe, lui serait-il possible, avec le temps, d’être promu de nouveau en première ? De redevenir un jour un homme, « libre et égal en droits » avec son prochain ?

I like beautiful books …

(Version originale en français)

… but do not read them anymore. Or I increasingly don’t. I read a lot of novels and essays in small format, with cardboard covers and often few illustrations. As for reference texts, encyclopedias, technical compendiums, I read their content on a screen. It can be a Kindle, a computer screen or a phone. But I rarely read them in paper form, even when I have them at hand.

I recently had to part with a hundred of them. The initial idea was to sell the less useful and the less recent, which is often synonymous in the technological fields. As I established my priority list, I discovered that my choices were based more and more on the quality of the container rather than the usefulness of the content. It was anyhow clear that the probability of opening any of these works for practical purposes was very low. I do not read them anymore. But the idea of parting with some of them was more painful than losing others.

Because I like beautiful books. Carnally. I like to weigh them up, to look at them, to smell them, to feel their texture. To contrast the granularity of their covers with the softness of their pages. I like books with a real cover, a hard one. Not paper or pliable cardboard, but solid cardboard, sometimes covered with leather or fabric. I keep the glossy outer cover when it comes with the books. And sometimes, I remove it before opening the book, as we strip a woman naked before making love. I can then discover what was hidden behing this poor quality veil, the material and the color of the skin of the book; I can browse through the titles and other illuminations; see if they are golden, if they are embossed, even engraved.

Then I discover the interior. Sometimes beginning with the beginning, frontispiece and cover page, or opening the book at random instead. My initial curiosity often concerns type and quality of fonts as well as typographic accuracy. A balanced font and correct typography fill me with joy. An ae instead of a æ, ff or fi instead of ff and fi and my heart sinks. Fonts are important.

When in the late 1970s, Don Knuth wanted to write his monumental work on computer programming (The Art of Computer Programming), he did not find any typography software of sufficient quality. So he wrote his own, called Teχ – that since became one of the systems favoured in the scientific and technical world, but also by some actors of the humanities, such as historians. Moreover, since no available font suited him, he created his font generator, MetaFont.

That is why I love scientific books so much. The great opuses of biology, with their complex diagrams, and their anatomical planks evoking Shelley-like chimeras or Lovecrafts’s unspeakable horrors. Or else the mathematical textbooks, with their mysterious equations and abstruse schemas, revealing to the initiate some secrets fit to shake the pentagrams. And of course the chemistry books, listing their formulas, probably describing powerful potions. When manipulating these volumes, often of a not insignificant mass, one feels already like Merlin.

Besides, the older a book is, the harder I find to part with it. I have anatomy compendium from the nineteenth century and manuals of biochemistry of the mid-twentieth. These books are of course completely outdated. But how can one not dream in front of these hand-drawn anatomical planks, these yellowed pages and patinated covers, read by generations of students and curious minds? The same goes for my “Littré”, and its four gigantic volumes, cataloguing a French language from the past, now both obsolete and incomplete. Moreover equipped with highly questionable etymological analyzes. But as soon as I open it, I find myself projected at a time when the “honest man” could claim an encyclopedic knowledge. Its endless definitions, unfolding columns after columns (in serif font!) cannot be compared to the short and dry sentences of an online Larousse dictionary, telling us that Torticolis is a masculine noun meaning a “Contracture more or less painful of the neck muscles, limiting the rotational movements of the head”. While the 272 words from good Émile provide us 5 other definitions, including an adjective and a bird name. However, when I search for a definition, do I turn to my faithful and exhaustive treasure of black leather? Of course not. I type the word in a search engine to take advantage of the global memory (missing by the way the link to the digital version of the Littré, which does not even figure in the first hundred answers). Nonetheless, I like its heavy presence in my library. I can see it every day, and from time to time I open it at random, just for a guilty pleasure.

A British comedian compared books to ready-made dishes. Not collecting the empty packs once their content is devoured, he expressed his surprise that we kept books once read. But for me, some books are precious objects, like jewels. Although the jewel is amplified by a delicate ear or an alabaster neck, it nevertheless has its place prominently on the dresser, or stored in a jewel box, which is opened from time to time, for us to explore its content. Likewise, I like to revisit the beautiful book as a sensual illiterate.

J’aime les beaux livres …

(English translation)

… mais ne les lis plus. Ou de moins en moins. Je lis beaucoup de romans et d’essais en petit format, avec couvertures en carton et souvent peu d’illustrations. Quant aux textes de référence, aux encyclopédies, aux recueils techniques, je lis leur contenu sur un écran. Ce peut être celui d’une liseuse, d’un écran d’ordinateur ou d’un téléphone. Mais je les lis rarement sous forme papier, même quand je les ai à portée de main.

J’ai récemment dû me séparer d’une centaine d’entre eux. L’idée initiale était de vendre d’abord les moins utiles et les moins récents, ce qui est souvent synonyme dans les domaines technologiques. Au fur et à mesure que j’établissais ma liste de priorité, je découvris que mes choix étaient de plus en plus basés sur la qualité du contenant que sur l’utilité du contenu. Il était de toute façon clair que la probabilité que j’ouvre n’importe lequel de ces ouvrages dans un but pratique était très faible. Je ne les lis plus. Mais l’idée de me séparer de certains me faisait plus souffrir que d’en perdre d’autres.

Car j’aime les beaux livres. Charnellement. J’aime les soupeser, les regarder, sentir leur odeur, leur texture. Contraster la granularité de leurs couvertures avec la douceur de leurs pages. J’aime les livres avec une vrai couverture, en dur. Pas du papier ou du carton pliable, mais du carton solide, parfois recouvert de cuir ou de tissu. Je garde la couverture externe en papier glacé quand elle est fournie avec les livres. Et parfois je l’enlève avant d’ouvrir le livre, comme on dénude une femme avant de lui faire l’amour. Je peux alors découvrir ce que cache ce voile de mauvaise qualité, la matière et la couleur de la peau du livre ; parcourir des doigts les titres et autres enluminures ; voir s’ils sont dorés, s’ils sont embossés, voire gaufrés.

Puis je découvre l’intérieur. Parfois en commençant par le début, frontispice et page de garde, ou bien en ouvrant le livre au hasard. Ma curiosité première concerne souvent le type et la qualité des polices de caractères ainsi que l’exactitude typographique. Une police équilibrée et une typographie correcte me remplissent de joie. Un ae au lieu d’un æ, des ff ou fi au lieu de et et mon cœur sombre. C’est important les polices.

Quand à la fin des années 1970s Don Knuth a voulu écrire son monumental ouvrage sur la programmation informatique (The Art of Computer Programming), il n’a découvert aucun logiciel de typographie de qualité suffisante. Il a donc écrit le sien, appelé Teχ – depuis devenu un des systèmes préférés du monde scientifique et technique, mais aussi de certains acteurs des humanités comme les historiens. De plus, comme aucune police disponible ne lui convenait, il a créé son générateur de police, MetaFont.

C’est pourquoi j’aime tant les livres scientifiques. Les opus de biologie, avec leur diagrammes complexes, et leur planches anatomiques évoquant des chimères à la Shelley ou des horreurs indicibles à la Lovecraft. Ou bien encore les manuels de mathématiques, avec leur équations mystérieuses et leur schémas abscons, révélant à l’initié des secrets à faire trembler les pentagrammes. Et bien sûr les livres de chimie, égrenant leurs formules décrivant sans doute des potions puissantes. Manipuler ces volumes, souvent d’une masse non négligeable, c’est déjà se sentir un peu Merlin.

D’ailleurs, plus un livre est âgé, plus j’ai du mal à m’en séparer. Je possède des recueils d’anatomie du XIXème siècle ainsi que des manuels de biochimie du milieu du XXème. Ces ouvrages sont bien entendu complètement dépassés. Mais comment ne pas rêver en face de ces planches anatomiques dessinées à la main, de ces pages jaunies et des couvertures patinées, parcourues par des générations d’étudiants et de curieux ? De même pour mon « Littré », et ses quatres volumes gigantesques, cataloguant un Français d’autrefois, maintenant à la fois obsolète et incomplet. Affublé qui plus est d’analyses étymologiques très discutables. Mais il me suffit de l’ouvrir pour me trouver projeté en un temps où l’ « honnête homme » pouvait prétendre à une connaissance encyclopédique. Ses définitions interminables, se déroulant colonnes après colonnes (de police à empattements !) ne peuvent se comparer aux phrases courtes et sèches d’un Larousse en ligne nous disant que Torticolis est un nom masculin signifiant une « Contracture plus ou moins douloureuse des muscles du cou, limitant les mouvements de rotation de la tête ». Alors que les 272 mots du bon Émile nous donne 5 autres définitions, incluant un adjectif et un nom d’oiseau. Mais lorsque je cherche une définition, est-ce que je me tourne vers mon fidèle et exhaustif trésor de cuir noir ? Non, bien sûr, je tape le mot dans un moteur de recherche pour profiter de la mémoire globale (manquant du reste l’accès à la version numérique du Littré, qui n’est même pas dans les cent premières réponses). Il n’empêche. J’aime sa présence dans ma bibliothèque. Je le vois tous les jours, et de temps en temps je l’ouvre au hasard, juste pour le plaisir.

Un comique britannique a comparé les livres à des plats préparés. Ne collectionnant pas les paquets vides une fois leur contenu dévoré, il se disait surpris qu’on garde les livres une fois lus. Mais pour moi, certains livres sont des objets précieux, comme des bijoux. Bien que le bijou soit amplifié par une oreille délicate ou un cou d’albâtre, il n’en a pas moins sa place en évidence sur la commode, ou rangé dans une boite à bijou, qu’on ouvre de temps à autre, pour en explorer le contenu. De même, j’aime revisiter le beau livre en analphabète sensuel.

The little detours

(The French version of this text has first been published in issue 6 of the literary review Torticolis.)

I like the little detours. Those who allow me to arrive just in time. Not early. Not late. Just in time.

Like everyone else, I learned as a child that “punctuality is the politeness of kings”. I preferred this politeness to the quarter of an hour of the same name, and made it a point of honor to arrive in advance at any appointment, any invitation. Taking into account the possible vagaries of the journey, the need to find a place to park if I had my own means of transport, and maybe even some time-consuming imponderable, I always added a comfortable time cushion when planning my trips. I did not mind waiting in a hall, in front of a door, or near a sports field. A book, the observation of the surroundings and its inhabitants, watching the clouds go by, or a little introspection were enough for me. The wait had never bothered me too much.

And then I had to go to this summoning, in a place a little far from home. As usual, I arrived well in advance, and I was parked on a seat at the reception; stuck between the front door and the windows protecting the receptionists. In this place, there are mainly two types of people; those who wear a uniform – or at least a prominent colorful badge – and those who do not. Members of the second type do not like the eyes of those from the first type, or even the eyes of other members of their tribe. Having no uniform, this person is naked, whatever the nature and thickness of their clothing. A little later, I had to repeat the experience, in another context, where the attributes of the first type are wig and black dress. I now have to regularly attend meetings where “before the hour is not the time yet, and after the hour is not the time anymore”, presenting to the too foresighted person the prospect of a closed door, and a wait shared in a heavy silence, often exposed to the rest of the world, busy in their occupations of “normal” people. I am also part of an unwanted population, whose lengthy and immobile presence may, depending on the location, attract comments, or worse.

So I make little detours.

That is, I dynamically adapt my journey according to the time I have left before the precise moment of the appointment. The little detour is an art. It requires adapting not only the route but also the speed to get to the right place at the right time. If the journey is motorized, one must try to limit fuel consumption and pollution. If the journey is on foot or by bike, one must try to limit fatigue, but also sweat. Indeed, an essential aspect of the little detour is a nonchalant arrival, looking neither anxious nor in a hurry. If the route is exposed, it is best to limit exposure to cold, wind, or weather. One can for example, use shopping malls and stores with large awnings.
We can use the opportunity to discover new paths, hidden secrets close to an avenue hundred times traveled. But you must avoid going back to the same place twice. People would become suspicious. The little detour then becomes a mathematical exercise, borrowing from the problem of the seven bridges of Könisberg and that of the commercial traveler. It is also better to look determined. The modern person moves from one location to another for a specific reason. If it is not the case, the thing is shady, and social networks begin to buzz.

But more importantly, you have to learn to love small detours, not to see them as a chore, as lost time, and to enjoy them a maximum. Especially when they form an unavoidable part of the rest of your life.

Les petits détours

(Ce texte a été publié initialement dans le numéro 6 de la revue littéraire Torticolis). Version anglaise.

J’aime les petits détours. Ceux qui me permettent d’arriver juste à temps. Pas en avance. Pas en retard. Juste à temps.

Comme tout le monde, j’ai appris enfant que la « ponctualité est la politesse des rois ». Je préférais cette politesse au quart d’heure du même nom, et mettais un point d’honneur à arriver en avance au moindre rendez-vous, à la moindre invitation. Prenant en compte des vicissitudes possibles durant le trajet, le besoin de trouver une place où me garer si j’avais mon propre moyen de transport, et peut-être encore quelqu’ impondérable chronophage, je rajoutais toujours un coussin temporel confortable dans mes plans de trajets. Point m’importait d’attendre dans un hall, devant une porte, ou près d’un terrain de sport. Un livre, l’observation des alentours et de ses habitants, regarder passer les nuages, ou bien un peu d’introspection me suffisant, l’attente ne m’avait jamais trop gêné.

Et puis j’ai dû me rendre à cette convocation, dans un lieu un peu loin de chez moi. Je suis arrivé comme de juste bien en avance, et on m’a parqué sur un siège, à la réception ; coincé entre la porte d’entrée et les vitres protégeant les réceptionnistes. En ce lieu, il y a principalement deux types de personnes, ceux qui portent un uniforme – ou au moins un badge coloré bien en évidence – et ceux qui n’en portent pas. La personne du second type n’aime pas le regard de ceux du premier type, ou même celui des autres membres de sa tribu. N’ayant pas d’uniforme, cette personne est nue, quelque soit la nature et l’épaisseur de sa vêture. Un peu plus tard, j’ai dû renouveler l’expérience, dans un autre contexte, où les attributs du premier type sont perruque et robe noire. Je dois désormais me rendre régulièrement à des réunions où « avant l’heure ce n’est pas l’heure, et après l’heure ce n’est plus l’heure », présentant à la personne trop prévoyante la perspective d’une porte fermée, et d’une attente partagée dans un lourd silence, souvent au vu et au su du reste du monde, vacant à ses occupations de personne « normale ». Je fais aussi partie d’une population indésirable, dont la présence prolongée et immobile peut, selon les endroits, attirer les commentaires, ou pire.

Alors je fais des petits détours.

C’est à dire que j’adapte mon trajet de manière dynamique en fonction du temps qu’il me reste avant le moment précis du rendez-vous. Le petit détour est tout un art. Il requiert d’adapter non seulement le trajet, mais également la vitesse, pour arriver au bon endroit au bon moment. Si le trajet est motorisé, il faut essayer de limiter la consommation de carburant, et la pollution. Si le trajet se fait à pied ou en vélo, il faut essayer de limiter la fatigue, mais aussi la sueur. En effet, un aspect essentiel du petit détour est une arrivée nonchalante, en aillant l’air ni anxieux ni pressé. Si le trajet est exposé, il est préférable de limiter l’exposition au froid, au vent, ou aux intempéries. On peut par exemple utiliser au mieux les galeries marchandes et les magasins avec larges auvents.
On peut profiter de l’occasion pour découvrir de nouveaux chemins, des secrets cachés à deux pas d’une avenue cent fois parcourue. Mais il faut éviter de repasser deux fois au même endroit. Les gens deviendraient soupçonneux. Le petit détour devient alors un exercice mathématique, empruntant au problème des sept ponts de Könisberg et à celui du voyageur de commerce. Il vaut également mieux avoir l’air déterminé. La personne moderne se déplace d’une localisation vers une autre pour une raison précise. Si ce n’est pas le cas, la chose est louche, et les réseaux sociaux se mettent à vibrer.

Mais plus important, il faut apprendre à aimer les petits détours, à ne pas les voir comme une corvée, du temps perdu, et à en profiter un maximum. Surtout quand ils forment une partie incontournable du reste de votre vie.

The rectangular table

(The French version of this text has first been published in issue 6 of the literary review Torticolis.)

The table is rectangular. Neat piles of bright colored brochures and leaflets are spread in the centre. We have naturally moved on the three sides where chairs are facing forms and bad-quality photocopies, presenting the biweekly selection. Three plastic pots contain handfuls of mini-biros. The table is slightly too low and I feel transported back to the after-school club, 40 years ago.

This is my first time. Curious, I detail the audience, perhaps with too much attention. I notice that most of us keep our eyes down. The diversity in age, body-language and clothing is remarkable. I carefully dressed up this morning; Navy pleated trousers, pale rose sleeveless shirt, brown linen jacket; Same nuance of leather for belt and shoes. No suit, no ties, but not the Sunday comfy clothes either. “Smart-casual” as we say.

The meeting is at noon, but our cleaner has come to our house at 9am, as she does every Monday. Eager to avoid questions about a late departure for work, I have left just after she arrived. I am lucky, the weather is gorgeous. I have parked the car in the town centre, and then I have walked for hours, exploring the streets and parks that I have ignored for 20 years. I pass by the building on several occasions. It is almost time, but I feel too self-conscious to wait in front of the door.

Once inside, our identities are checked and, after a few minutes, we are directed towards this famous table. There is a young pregnant woman, I guess between 6 and 8 months. She must prepare the after-birth. A very young man is probably just off school, searching for a future. In front of me is a man in his fifties, well combed white hair, a bit of overweight, clean track pants and polo, glasses. Why is he there? A long-term homeless, a foreigner who barely speaks the language and two middle-age men, a little frumpy, complete our group.

The facilitator arrives, arms full of notebooks. She starts by 10 min of mandatory administrative declarations, that she probably has to regurgitate before each meeting. Then comes the first series of questions about everyone’s progress, with a collection of respective forms. I am excused since I cannot have made any progress. The meeting ends up on a “training” step, with a round-table exercise on how to prepare for an interview. The answers are varied and very comprehensive (one of us answers “to brush me teeth”).

I am the last one to talk. There is not much to add any more. On arrival, like a good boy, I have naturally chosen the seat near the “teacher”. Or perhaps it is the routine of the first row in international conferences, the one reserved for speakers and silver-backs, who are always entitled to the first question.

I realize too late that there is no hierarchy. The position does not count since we all have the same, the last one. The clothes do not impress anyone, there is no-one to impress. I am 50, and I am jobless.